Bitcoin Psychopathes vs Bitcoin Sociopathes – Rigel Walshe

Rigel Walshe
Software developer, Swan Bitcoin

Traduction : @Jacques_BTC

Une quasi retranscription de mon intervention au Baltic Honey Badger 2022.

Lorsque j’Ă©cris un exposĂ©, j’essaie gĂ©nĂ©ralement d’abord d’en esquisser le contenu par Ă©crit. Voici le contenu au propre de cette esquisse plutĂ´t qu’une transcription directe de la prĂ©sentation que j’ai donnĂ©e lors de la confĂ©rence Baltic Honey Badger 2022.

Je devrais probablement commencer par prĂ©ciser que les psychopathes et les sociopathes dont il est question ici ne sont pas censĂ©s se rĂ©fĂ©rer Ă  leurs vĂ©ritables dĂ©finitions psychologiques, qui sont assez proches l’une de l’autres. Ces termes font plutĂ´t rĂ©fĂ©rence d’une part au mythe du bitcoiner enthousiaste rĂ©agissant avec rage et agressivitĂ© Ă  toute menace perçue pour Bitcoin, et d’autre part au narcissique rĂ©pugnant intĂ©ressĂ© dĂ©crit dans l’article de David Chapman auquel je fais rĂ©fĂ©rence plus bas.

Ce qui m’a inspirĂ© Ă  Ă©crire sur ce sujet, c’est mon parcours. Depuis l’âge de 17 ans, j’ai jouĂ© dans quelques groupes de mĂ©tal dĂ©jantĂ©s, enregistrĂ© plusieurs albums et fait des tournĂ©es dans le monde entier. Cela m’a permis de saisir comment fonctionnent les sous-cultures, comment elles Ă©voluent, et se fondent ou non en des courants dominants… comment les rapports de pouvoir en interne ont une influence dĂ©mesurĂ©e sur l’orientation collective d’un mouvement dont personne n’est vraiment responsable.

J’ai par ailleurs Ă©tĂ© officier de police pendant dix ans, ce qui m’a fait dĂ©couvrir un autre type de sous-culture de clique. Et m’a permis de comprendre pourquoi, lorsque les enjeux sont aussi Ă©levĂ©s qu’on peut l’imaginer, les règles et les gardiens servent comme un moyen de faire respecter les normes de groupe que vous n’avez tout simplement pas le luxe d’expliquer aux nouveaux venus ou aux Ă©trangers, et comment cela peut se mĂ©tamorphoser en ce que les gens dĂ©criront souvent comme une culture toxique.

Je suis rentrĂ© dans Bitcoin pour la première fois en 2014 mais ce n’est qu’en participant rĂ©gulièrement Ă  des confĂ©rences dans le monde entier en 2018 que j’ai remarquĂ© Ă  quel point les ressemblances Ă©taient frappantes entre ce que j’avais vu dans ces deux mondes, la musique et la police, et dans le monde rĂ©el, en chair et en os, du Bitcoin. Les mĂŞmes erreurs, les mĂŞmes avantages. Ă€ mesure que Bitcoin est devenu de plus en plus un phĂ©nomène grand public, ces corrĂ©lations n’ont fait que se renforcer et s’accentuer. Mais il n’y a pas beaucoup de discussions nuancĂ©es dans l’espace Bitcoin sur le rĂ´le important que le comportement humain et la culture vont jouer dans le succès ou l’Ă©chec de Bitcoin et sur la manière d’en tirer le meilleur parti en abordant cela de façon Ă©clairĂ©e et dĂ©tachĂ©e.

On parle beaucoup d’hyperbitcoinisation et on envoie sur Twitter des concepts simples comme la courbe d’adoption de Rogers, mais on discute peu de ce que cette adoption de masse signifie. Comment un afflux de masse pourrait altĂ©rer ce qu’est rĂ©ellement Bitcoin ? J’ai Ă©crit un article intitulĂ© le test de Rorschach de Bitcoin. J’y expliquais que Bitcoin n’est qu’un repo GitHub, son code. Ce sont les utilisateurs et leur comportement qui dĂ©finissent ce qu’est rĂ©ellement Bitcoin.

Je crois qu’Eric Voskuil l’a exprimĂ© le mieux :

« Bitcoin n’est pas sĂ©curisĂ© par les blockchains, la puissance de hachage, la validation, la dĂ©centralisation, la cryptographie, l’open source ou la thĂ©orie des jeux – il est sĂ©curisĂ© par les gens.

La technologie n’est jamais Ă  l’origine de la sĂ©curitĂ© d’un système. La technologie est un outil qui aide les gens Ă  sĂ©curiser ce Ă  quoi ils tiennent. La sĂ©curitĂ© exige que les gens agissent. Un serveur ne peut pas ĂŞtre sĂ©curisĂ© par un pare-feu s’il n’y a pas de verrou sur la porte de la salle des serveurs, et un verrou ne peut pas sĂ©curiser la salle des serveurs sans un garde pour surveiller la porte, et un garde ne peut pas sĂ©curiser la porte sans risque de dommages corporels.

Bitcoin n’est pas diffĂ©rent, il est sĂ©curisĂ© par des personnes qui s’exposent Ă  des risques personnels. Partager ce risque avec d’autres personnes est l’objectif de la dĂ©centralisation. Un système centralisĂ© exige qu’une seule personne assume tous les risques. Un système dĂ©centralisĂ© rĂ©partit le risque entre les individus qui assurent la sĂ©curitĂ© du système. Ceux qui ne comprennent pas la valeur de la dĂ©centralisation ne comprennent très vraisemblablement pas le rĂ´le nĂ©cessaire des personnes dans la sĂ©curitĂ©. »

La technologie du Bitcoin nous offre le potentiel d’une monnaie saine, rĂ©sistante Ă  la censure et sans permission. Mais si les gens ne sont pas motivĂ©s pour gĂ©rer des nĹ“uds, pour envoyer et recevoir des bitcoins en paiement de manière souveraine, s’ils se contentent de garder leurs jetons sur les exchanges, s’ils font confiance aux API des wallets pour Ă©mettre leurs transactions ou vĂ©rifier leurs soldes, ou s’ils ont trop peur de l’application des lois gouvernementales, des interdictions d’exchanges, ou des taxes pour l’utiliser comme monnaie de libertĂ©, alors cela ne demeure qu’un potentiel.

C’est bien beau d’avoir une grande technologie ou des innovations dans le domaine de la vie privĂ©e et de la souverainetĂ©, mais si un pourcentage suffisamment important d’utilisateurs de Bitcoin ne prend pas la peine d’apprendre Ă  les utiliser correctement et avec discipline, et choisit plutĂ´t des solutions tierces pratiques, alors le potentiel de Bitcoin risque d’ĂŞtre capturĂ© par des intĂ©rĂŞts corporatifs ou gouvernementaux, et je crois en effet que c’est le chemin le plus aisĂ© et le plus probable qui conduira Bitcoin Ă  l’échec.

La culture est donc importante, mais tandis que les choses prennent de l’ampleur et que de plus en plus de nouveaux entrants deviennent des utilisateurs de Bitcoin, personne ne discute vraiment de ce que cet essor implique pour la culture de Bitcoin et de l’influence de ces nouveaux entrants sur Bitcoin.

Si on part du principe que la culture est importante, il peut ĂŞtre utile de clarifier le type de phĂ©nomène culturel que constitue Bitcoin. Bitcoin tel qu’il est aujourd’hui n’est pas un phĂ©nomène grand public, peut-ĂŞtre que tout le monde sait ce qu’est Bitcoin, mais on a un long chemin Ă  parcourir en termes de nombre d’utilisateurs et d’utilisation quotidienne avant d’arriver Ă  quelque chose qui soit vraiment de l’ordre de l’adoption de masse. Quelque chose d’aussi rĂ©pandu et ennuyeux que l’utilisation d’un tĂ©lĂ©phone portable. Bitcoin est donc encore une sous-culture, ou plus prĂ©cisĂ©ment, je dirais, une contre-culture. Si on veut comprendre comment les choses vont Ă©voluer, il nous faut saisir ce qu’est une sous-culture, ce qu’est une contre-culture, et comprendre ce qui s’est passĂ© lorsque d’autres sont devenues mainstream.

La façon la plus simple de dĂ©finir ce qu’est une sous-culture, c’est « moi et les gars », un groupe de personnes qui font les choses un petit peu diffĂ©remment, qui ont leurs propres valeurs et leur propre façon de faire les choses. Quand tu en viens Ă  frĂ©quenter rĂ©gulièrement un groupe d’amis, vous commencez Ă  adopter une mĂŞme façon de parler. Vous partagez un ensemble de rĂ©fĂ©rences communes, des blagues que les Ă©trangers ne comprennent pas vraiment. Une sous-culture n’est en fait qu’une version de cela Ă  plus grande Ă©chelle.

 

Les sous-cultures, telles que nous les connaissons dans la sociĂ©tĂ©, ressemblent Ă  ça. Il est possible d’ĂŞtre membre de plusieurs d’entre elles. Cela ne t’exclut pas pour autant de la sociĂ©tĂ© dominante. C’est perçu comme un truc un peu excentrique que tu fais, peut-ĂŞtre un peu bizarre, mais pas comme quelque chose de « mal » ou de « mauvais ». Ca a toujours sa place dans la sociĂ©tĂ© dominante.

Mais parmi les sous-cultures il y a le sous-ensemble des contre-cultures. Les contre-cultures sont un type de sous-culture qui non seulement ne s’intègre pas mais s’oppose activement aux modèles culturels largement rĂ©pandus dans la population gĂ©nĂ©rale. Il y a un sentiment de fiertĂ© et d’attachement Ă  l’idĂ©e que tu n’es pas comme le courant mainstream, la sociĂ©tĂ© dominante, et que tu vis selon un système de valeurs diffĂ©rent.

Cela peut ĂŞtre aussi extrĂŞme que la communautĂ© Amish, des bandes de motards hors-la-loi ou des sectes religieuses, oĂą tu te trouves clairement en marge de la sociĂ©tĂ© dominante, ou alors cela peut ĂŞtre quelque chose plus comme le mouvement hippie, oĂą tu coexistes au sein de la sociĂ©tĂ© comme un groupe qui s’enorgueillit de ses valeurs communes en opposition au statu quo.

Les contre-cultures existent pour changer la culture dominante. Elles s’établissent souvent en cherchant Ă  attirer l’attention sur certaines contradictions du système dominant, pointant l’hypocrisie ou les problèmes que la culture dominante ne veut pas aborder : l’Ă©lĂ©phant dans la pièce. Il n’est donc pas surprenant que les contre-cultures soient souvent Ă  l’origine d’innovations et de changements dans la sociĂ©tĂ©. Par exemple, la plupart des premières femmes propriĂ©taires aux États-Unis Ă©taient des tenancières de bordels. Ă€ l’Ă©poque, une femme possĂ©dant des biens Ă©tait considĂ©rĂ©e comme bizarre, inutile et peut-ĂŞtre mĂŞme contraire aux règles d’une sociĂ©tĂ© opĂ©rationnelle. Mais en tant que maquerelle, vous Ă©tiez de toute façon dĂ©jĂ  une paria, une rĂ©prouvĂ©e, et la pression sociale ne signifiait pas grand-chose, ce qui leur donnait la libertĂ© d’imaginer des façons diffĂ©rentes de faire les choses. Dans ce cas, la sociĂ©tĂ© a fini par rĂ©aliser qu’il y avait une valeur Ă©vidente ici, et cela s’est normalisĂ©.

Certains disent que la culture Bitcoin n’existe pas, et je pense qu’il y a une part de vĂ©ritĂ© lĂ -dedans, mais par ailleurs, comme j’ai commencĂ© Ă  le dire, la culture est simplement la somme collective du comportement des utilisateurs, la façon dont les choses sont faites dans l’ensemble. Donc, si tu arrivais Ă  regrouper sous le terme gĂ©nĂ©rique « culture Bitcoin » toutes les opinions et les visions du monde des « utilisateurs de Bitcoin » ou des « propriĂ©taires de bitcoins », je pense que tu serais d’accord pour dire que, quoi qu’il en soit, cette culture Bitcoin est mieux dĂ©finie comme un mouvement de contre-culture, quelque chose qui s’enorgueillit de sa diffĂ©rence et de son opposition au statu quo. Si on saisit cela, on peut commencer Ă  s’inspirer de l’histoire pour comprendre les bons et les mauvais cĂ´tĂ©s d’autres contre-cultures qui sont devenues plus mainstream et qui ont finalement influencĂ© et Ă©tĂ© absorbĂ©es par la sociĂ©tĂ©.

On peut considĂ©rer par exemple la communautĂ© gay, le punk rock, le hip hop et la culture du cannabis. Tous ces trucs qui ont commencĂ© comme des mouvements et des idĂ©es contre-culturels radicaux sont aujourd’hui plutĂ´t fades et ont perdu beaucoup de ce qui les rendait grinçants et intensĂ©ment captivants au dĂ©part. On pourrait dire que c’est en partie parce qu’ils ont vĂ©ritablement transformĂ© la sociĂ©tĂ©, que ce qui les rendait diffĂ©rents a Ă©tĂ© normalisĂ©, et en partie parce qu’ils ont Ă©tĂ© transformĂ©s en objets par des personnes qui ont vu une occasion d’exploiter leur Ă©nergie Ă  des fins commerciales ou politiques. Tout comme une idĂ©e contre-culturelle cherche Ă  s’imposer face Ă  la sociĂ©tĂ© en modifiant le statu quo, le système en place tente de prendre le dessus sur la contre-culture.

C’est ce qu’on appelle la « marchandisation », et pour marchandiser efficacement quelque chose, il faut l’adapter au système en place, au marchĂ© de masse, en faire quelque chose d’accessible, de facile Ă  comprendre et de dĂ©sirable pour un grand nombre de personnes. En gĂ©nĂ©ral, cela signifie qu’il faut prĂ©senter une image très soignĂ©e et idĂ©alisĂ©e de ce qu’est rĂ©ellement l’idĂ©e, en renforçant les aspects hautement monĂ©tisables ou commercialisables, et en Ă©cartant ou en minimisant les Ă©lĂ©ments qui ne le sont pas. Cela se fait par le biais de deux processus : la diffusion et la dĂ©fusion.

Qu’est-ce que la diffusion?
Pour qu’une idĂ©e soit dĂ©sirĂ©e par les masses, ces dernières doivent d’abord savoir qu’elle existe et pourquoi elles veulent y participer. Elle doit ĂŞtre distillĂ©e en quelque chose qui peut ĂŞtre criĂ© sur les toits, prĂ©sentĂ© dans une publicitĂ© de 10 secondes sur Tiktok ou Instagram. Elle doit pouvoir ĂŞtre encapsulĂ©e dans un slogan ou un mantra simple et mĂ©morable, dans des messages et des images facilement communicables et comprĂ©hensibles par le plus petit dĂ©nominateur commun. Typiquement, cela veut dire que les nuances et les subtilitĂ©s de l’idĂ©e son contexte sous-jacent sont rĂ©duits et que ce qui est prĂ©sentĂ© et compris par les nouveaux arrivants est une image beaucoup plus simple que la rĂ©alitĂ©.

Qu’est-ce que la dĂ©fusion ?
Les contre-cultures se fondent sur une opposition active au statu quo, aux masses mĂŞmes que la marchandisation vise. Par consĂ©quent, pour rallier ces mĂŞmes masses, il est nĂ©cessaire de dĂ©politiser ou d’attĂ©nuer les valeurs, les significations, les idĂ©aux et le potentiel subversif d’une idĂ©e, en modifiant la signification de choses qui n’Ă©taient peut-ĂŞtre pas acceptables pour un certain pourcentage du grand public. En gĂ©nĂ©ral, cela signifie donner la prioritĂ© Ă  la convenance, se concentrer sur les aspects agrĂ©ables et positifs et minimiser ou ignorer ceux qui ne le sont pas, parfois mĂŞme dĂ©sinformer le public sur ce qu’est rĂ©ellement la chose. Cela crĂ©e des frictions entre les participants et cela dĂ©nature l’idĂ©e au fur et Ă  mesure que de nouveaux entrants arrivent.

Par la diffusion, le marchĂ© rĂ©duit la richesse et la nuance de l’idĂ©e ; par la dĂ©fusion, il la neutralise et diminue son potentiel de changement radical. Le but est Ă  la fois de faciliter son conditionnement, sa distribution et sa consommation par le citoyen moyen et d’augmenter massivement le nombre de personnes qui font partie (ou croient faire partie) d’une contre-culture. GĂ©nĂ©ralement, l’objectif est de tirer profit de cet afflux massif de personnes sur le plan financier ; parfois, il s’agit de les exploiter sur le plan politique, mais toujours dans l’intention de privilĂ©gier le nombre Ă  la nuance. Parfois, il s’agit d’une croyance bien intentionnĂ©e selon laquelle l’union fait la force si l’on veut provoquer un changement, et parfois, il s’agit d’une aviditĂ© purement opportuniste de la part de personnes qui considèrent le changement sociĂ©tal comme un moyen d’accroĂ®tre leur position financière ou politique.

Alors que se passe-t-il exactement lorsque tu prends une idĂ©e contre-culturelle et que tu essaies d’y faire adhĂ©rer une tonne de nouvelles personnes ? Afin de comprendre ce qui risque de se produire Ă  mesure que Bitcoin croit et s’intègre dans le courant dominant, jetons un coup d’œil Ă  quelques cadres d’analyse qui traitent de la normalisation d’autres sous- et contre-cultures.

Le premier est la théorie mimétique de René Girard

En tant qu’ĂŞtres humains, nous apprenons souvent par imitation. Enfants, nous apprenons Ă  imiter nos parents qui font des choses que nous ne sommes pas encore capables de comprendre, et adultes, notre temps et notre attention sont limitĂ©s. Une infime partie de ce que nous apprenons et par extension de ce que nous faisons rĂ©sulte d’un examen conscient plutĂ´t que de l’imitation de ceux Ă  qui nous voulons ressembler. Le dĂ©sir est un processus social et nos dĂ©sirs sont touchĂ©s par une forme de contagion. Ce n’est pas un phĂ©nomène autonome mais bien collectif.

Nous dĂ©sirons des choses parce que d’autres personnes les dĂ©sirent.

Il y a une distinction entre le dĂ©sir spontanĂ©, c’est-Ă -dire le dĂ©sir de la chose elle-mĂŞme, et le dĂ©sir mimĂ©tique, qui consiste Ă  vouloir quelque chose parce que l’on veut Ă©muler ou imiter quelqu’un d’autre. Les premiers adeptes du Bitcoin sont venus parce qu’ils s’intĂ©ressaient Ă  la technologie ou au potentiel de changement social, mais comme tout phĂ©nomène qui prend de l’ampleur, de plus en plus de personnes s’impliquent tout simplement Ă  cause du volume du bruit. « C’est le truc que font tous les jeunes cool ». Ils le dĂ©sirent parce que tout le monde le dĂ©sire, et non parce qu’ils y sont arrivĂ©s par leur propre travail d’exploration, de raisonnement et de comprĂ©hension.

Au fur et Ă  mesure que les choses se diffusent, comme on l’a vu prĂ©cĂ©demment, cela devient plus courant. Si vous voyez des panneaux d’affichage pour Bitcoin ou Crypto tous les kilomètres ou presque, comme cela a Ă©tĂ© mon cas cette annĂ©e en venant de l’aĂ©roport de Miami Ă  l’hĂ´tel Ă  l’occasion de la confĂ©rence Bitcoin 2022, vous commencez Ă  attirer des gens qui s’intĂ©ressent Ă  Bitcoin non pas parce qu’elles sont arrivĂ©es rationnellement Ă  le dĂ©sirer, mais par une tendance humaine toute naturelle Ă  suivre ce dont les autres parlent.

Les gens s’intĂ©ressent Ă  Bitcoin non pas parce qu’ils trouvent Bitcoin intĂ©ressant en soi, mais parce qu’ils croient qu’Elon Musk est un homme intelligent et brillant. S’il parle de Bitcoin, faut que j’en fasse autant. Ses tweets peuvent faire grimper ou chuter les prix, car une partie importante du monde achètera des bitcoins non pas parce qu’ils veulent ou comprennent l’actif lui-mĂŞme, mais parce qu’ils dĂ©sirent ĂŞtre comme Elon Musk. De plus, comme ces nouveaux venus apprennent par imitation, ils ne peuvent pas rĂ©flĂ©chir au truc de manière critique et objective, mais seulement imiter les mots et les points de discussion comme un enfant imite ses parents.

La thĂ©orie mimĂ©tique stipule que lorsque les choses gagnent en traction sociale et font l’objet d’un dĂ©sir croissant, les participants s’engagent dans une escalade de surenchère vers cette chose qu’ils dĂ©sirent. Comme ils ne peuvent pas se forger d’opinion objective Ă  son sujet, ils fondent leurs actions sur l’observation des mots et des actions des autres, puis essaient d’aller un peu plus loin. C’est ainsi que les centres d’intĂ©rĂŞt se divisent et que des factions commencent Ă  se former autour des groupes de participants. Cela renforce l’attrait mimĂ©tique de l’agitation d’un nombre toujours plus grand de personnes se disputant la chose. Finalement, l’attention se dĂ©place de l’objet vers le conflit lui-mĂŞme. Tout le monde parle du drame interne et des rapports de pouvoir entre participants plutĂ´t que de l’objet lui-mĂŞme. Les nouveaux participants ne comprennent l’espace que comme une arène en compĂ©tition pour l’attention humaine plutĂ´t que comme un espace de poursuite de la vĂ©ritĂ©, de la connaissance ou d’objets matĂ©riels.

Ce manque de diffĂ©renciation ou de capacitĂ© Ă  raisonner et Ă  quantifier objectivement une position Ă  propos d’un objet de dĂ©sir entraine un glissement vers le tribalisme, et la discussion se transforme en dĂ©monstrations performatives de puretĂ© et d’allĂ©geance envers les diffĂ©rentes factions.

 

Vient ensuite, le cadre d’analyse des geeks, serpillères et sociopathes de David Chapman.
Le modèle de David explique que lorsque des sous-cultures marginales se développent, survient une invasion de nouveaux venus qui finissent souvent par les pourrir.

Un phĂ©nomène commence par des crĂ©ateurs qui inventent un truc intĂ©ressant : une religion, un genre musical, une thĂ©orie politique, un logiciel, etc. Ensemble, ils crĂ©ent une scène. Ils partagent leur Ă©nergie et se renvoient la balle, crĂ©ant ainsi quelque chose de nouveau et d’innovant.

Cela attire les fanatiques, des personnes qui ne sont pas des crĂ©ateurs mais qui sont attirĂ©es par ce qui est créé. Ils apportent de la cohĂ©sion Ă  l’édifice, par le temps qu’ils y consacrent, leur argent, leur organisation et leur logistique. Les deux sont des geeks, ils dĂ©pensent tout leur temps et leur Ă©nergie Ă  comprendre le truc, Ă  en parler et Ă  en apprendre les tenants et les aboutissants. Certaines choses restent un hobby geek de niche, mais si elles sont suffisamment excitantes et qu’elles peuvent ĂŞtre apprĂ©ciĂ©es sans ĂŞtre trop dĂ©taillĂ©es ou geek, elles attirent un autre groupe, les serpillères.

Les serpillères sont des fans qui viennent passer un bon moment mais qui contribuent aussi peu que possible. Ils ne sont pas tous mauvais, ils apportent la masse nĂ©cessaire Ă  la diffusion d’une sous-culture. Ils renforcent la validitĂ© des idĂ©es du crĂ©ateur, ils apportent du chiffre et gĂ©nĂ©ralement de l’argent qui, Ă  l’Ă©chelle, peuvent faire du truc une force Ă©conomique et permettre aux crĂ©ateurs et aux fanatiques de devenir professionnels. Mais contrairement aux geeks, leurs motivations pour le truc ne sont pas altruistes. Ils se contentent d’absorber tout ce qu’il y a de bon et se plaignent de ce que quelqu’un d’autre devrait faire pour rĂ©soudre leurs problèmes. Ils diluent la culture avec leurs demandes de versions du truc moins bizarres, moins compliquĂ©es, plus faciles Ă  digĂ©rer. PlutĂ´t que de consacrer tout leur temps et leur Ă©nergie Ă  parler du truc, ils veulent parler de politique, de sport ou de rĂ©gimes Ă  la mode. Ils traitent les fanatiques comme des serveurs. Ă€ ce stade, tout cela peut commencer Ă  blaser les fanatiques, qui peuvent commencer Ă  disparaĂ®tre ou Ă  se dĂ©sintĂ©resser du truc.

C’est souvent Ă  ce moment-lĂ  qu’apparaĂ®t notre dernier groupe, les sociopathes. Les crĂ©ateurs ont créé du capital culturel, les fanatiques ont créé du capital social, les serpillères ont fourni du capital liquide, et les sociopathes voient une opportunitĂ© inexploitĂ©e de manipuler et de rĂ©cupĂ©rer les trois. Pour les serpillères, les sociopathes ressemblent aux crĂ©ateurs, mais ils sont mieux habillĂ©s et parlent mieux. Les sociopathes deviennent les enfants les plus cools et commencent Ă  soutirer l’argent, les relations et le sexe que les geeks n’ont jamais rĂ©ussi Ă  soutirer aux serpillères. Ils jouent de leur position d’autoritĂ© sur les serpillères pour dĂ©pouiller le truc. Finalement, ils utilisent tout le « cool ». Le truc est tellement dĂ©tournĂ© de sa forme originale au nom de sa commercialisation qu’il en a perdu tout attrait, les serpillères commencent Ă  se dissiper, et les sociopathes se re-brand comme leaders d’opinion sur le prochain truc Ă  exploiter.

 

Enfin le dernier modèle c’est l’Éternel Septembre.
C’est un raccourci pour dĂ©signer le moment oĂą le dĂ©luge de nouveaux utilisateurs devient trop important pour que les gardiens de la culture existante puissent le gĂ©rer. Au dĂ©but des annĂ©es 90, l’un des premiers moyens de communication Ă  dĂ©coller sur l’internet Ă©tait Usenet, la première version de ce que on appellerait probablement aujourd’hui un forum.

Ă€ l’Ă©poque, Usenet nĂ©cessitait gĂ©nĂ©ralement une adresse Ă©lectronique universitaire et n’Ă©tait utilisĂ© que par un petit nombre de geeks qui avaient mis au point des règles et une Ă©tiquette tacites, parfois contre-intuitives pour un nouvel utilisateur, mais faisant de Usenet un espace agrĂ©able et fonctionnel. Au dĂ©but des annĂ©es 90, Usenet Ă©tait un endroit fantastique oĂą les gens expĂ©rimentaient pour la première fois la possibilitĂ© de communiquer instantanĂ©ment avec des inconnus du monde entier sur n’importe quel sujet ou thème d’intĂ©rĂŞt bizarre. Or, chaque mois de septembre, un nouvel afflux d’Ă©tudiants de première annĂ©e avait accès Ă  Usenet, et ils arrivaient, mĂ©connaissant la culture, et foutant le bordel pendant un petit moment avant d’être « éduquĂ©s » par les utilisateurs existants.

Mais en 1993 AOL s’est mis Ă  fournir un accès Usenet Ă  ses abonnĂ©s. Ce qui veut dire que le flux constant de nouveaux utilisateurs est devenu une cohorte trop importante Ă  absorber pour la culture existante. Ă€ partir de 1993, c’Ă©tait toujours septembre sur Usenet, le nouveau gars ennuyeux qui ne comprenait pas Ă©tait la norme, pas l’exception.

Bitcoin connait ses hauts et ses bas en termes d’afflux de nouveaux utilisateurs, principalement en lien avec le prix, mais on est sur le point d’entrer dans l’Ă©ternel septembre du Bitcoin. Ceux qui sont lĂ  depuis de nombreuses annĂ©es comprennent des choses sur Bitcoin qui sont difficiles Ă  communiquer dans un article de presse ou un tweet. Elles doivent ĂŞtre vĂ©cues et comprises au fil du temps, en un sens, comme beaucoup de choses que vous devez enseigner aux enfants. Mais l’Ă©ternel mois de septembre est une vague incessante quotidienne de cela : imagines que tu sois propriĂ©taire d’un restaurant et que tu doives apprendre chaque jour Ă  tes clients, les uns après les autres, Ă  utiliser un couteau et une fourchette. C’est ce Ă  quoi nous sommes confrontĂ©s avec l’Ă©ternel septembre du Bitcoin, une vague après l’autre de nouveaux bitcoiners qui ne savent pas la moindre chose sur l’Ă©tiquette ou sur la fonctionnalitĂ© du Bitcoin, pourquoi la dĂ©centralisation est importante, pourquoi les tiers de confiance reprĂ©sentent des failles de sĂ©curitĂ©, pourquoi Ripple ne passera pas Ă  589 USD. Peu importe, que tu le veuilles ou non, ils arrivent. La seule rĂ©ponse est d’accepter que c’est toujours septembre au Bitcoinistan.

Pour conclure, on peut résumer tout ce qui précède en quelques points:

> Bitcoin est une contre-culture.

À mesure que Bitcoin se développe, il va y avoir une tension existentielle et un compromis à somme nulle entre la mesure du changement que Bitcoin produit sur le système en place et la mesure dans laquelle il est lui-même changé par le statu quo.

> Ce qui nous amène à la question suivante : Bitcoin doit-il être aussi courant que le téléphone portable ?

Si non, quelle est la limite à ne pas franchir et comment peut-on articuler cela précisément ?

Le KYC (Know Your Customer – les procĂ©dure en matière d’identification des clients) est-il acceptable s’il facilite l’arrivĂ©e de nouvelles vagues de bitcoiners bientĂ´t radicalisĂ©s ? Dans quelle mesure doit-on permettre aux nouvelles technologies de seconde couche de trader de la souverainetĂ© pour de la facilitĂ© d’utilisation afin d’embarquer des millions de nouveaux utilisateurs, alors que la prĂ©valence du commerce sur le Lightning Network au Salvador peut suggĂ©rer que l’apathie est un problème plus grand ? Si on n’a pas de rĂ©ponses claires dans un sens ou dans l’autre pour chacune de ces questions et pour bien d’autres encore, alors sachons que d’autres vont y rĂ©pondre pour nous.

> Il y a un compromis Ă  faire entre la nuance et le nombre.

Les idées complexes doivent être simplifiées et communiquées de manière à ce que le plus petit dénominateur commun puisse les saisir, sans pour autant rendre les choses ambiguës au point que les principes fondamentaux soient mal compris.

> C’est toujours le mois de septembre au Bitcoinistan.

Vous pouvez en ĂŞtre chagrinĂ© ou faire quelque chose pour y remĂ©dier. Nous devrions pardonner aux novices, aux nouveaux arrivants, car ils ne savent pas ce qu’ils font. C’est Ă  nous de garder la porte ouverte, d’Ă©duquer et d’accueillir ceux qui veulent apprendre, et nous devons leur fournir des informations et la capacitĂ© et l’espace pour raisonner sur Bitcoin.

> Le désir mimétique mène aux feuilletons et à la distraction

Parce que si on ne leur fournit pas ces informations, ni la capacitĂ© et l’espace pour raisonner, cela conduit au bruit mimĂ©tique des nouveaux arrivants. Un monde oĂą il est facile pour les sociopathes et les cultes de la personnalitĂ© de faire dĂ©railler la conversation et de l’orienter de manière Ă  favoriser leur ego et leurs finances.

> Il vaut mieux monter la garde comme un psychopathe plutĂ´t que d’ĂŞtre envahi par les sociopathes.

Si on reprend le modèle de Chapman, les sous-cultures sont dĂ©truites par des personnes qui ne comprennent pas et ne respectent pas ce qui les rend spĂ©ciales. Ils sont juste lĂ  pour leurs propres fins Ă©goĂŻstes. Ils dĂ©truisent les bon trucs parce qu’ils tuent la poule aux Ĺ“ufs d’or. Ils ne comprennent pas que l’altruisme est un intĂ©rĂŞt personnel. Mais si personne n’a formulĂ© ce que signifie cet altruisme, quels sont les principes fondamentaux qui rendent cool une chose cool, alors comment peuvent-ils le faire ? C’est Ă  nous de dĂ©finir ces principes. Et aux nouveaux entrants qui arrivent, de les diffuser clairement. Et contre les sociopathes, nous devons les dĂ©fendre et les dĂ©fendre comme un psychopathe.

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