Croesus – Pourquoi l’élite yuppie méprise Bitcoin

Jesse Myers (alias Croesus)
Stanford MBA

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Publié dans Citadel 21 le 21 août 2020 – Traduction : @Jacques_BTC

Exaspéré par notre conversation, j’ai demandé sans détour : « Quelle est, d’après toi, la probabilité que Bitcoin atteigne 1M$ par pièce ? ». Sans hésitation, mon ami a répondu : « 0.001% ».  J’ai ri et j’ai dit que je l’estimais à 80 %.  Je lui ai demandé si, après des milliers d’heures de recherche de ma part, il n’y aurait pas une certaine asymétrie d’information en ma faveur ?  Ce à quoi il a répondu en plaisantant : « ou peut-être bien des convictions personnelles. »

Ça c’est Dan.  Un de mes bons amis d’école de commerce.  Il a eu 780 à son GMAT (un test de compétence pour la poursuite d’études supérieures en management). Dan est presque toujours l’homme le plus intelligent de la pièce.  On a tous les deux travaillé dans une des boites de conseil en management de l’élite avant de suivre un des programmes MBA de l’élite, et de retrouver les opportunités d’emploi de l’élite dans les villes les plus désirables d’Amérique.  Mon groupe d’amis d’école de commerce est plein de Dans – des enfants rompus à toutes les épreuves de cette Amérique obsédée par la réussite et qui ont franchi la barre la plus haute à chaque fois qu’elle s’est élevée. L’élite accomplie des yuppies.

Pourtant, ils sont tous réfractaires au Bitcoin.  C’est devenu pour moi un sujet de fascination mêlée de frustration.  Mes autres groupes d’amis ont en grande partie tenu compte de mon témoignage fervent et véhément en faveur de Bitcoin, le présentant comme l’actif le plus important du 21ème siècle.  Pourtant, mes amis de l’élite des MBA s’aggripent à cette forme de rejet proche de l’hostilité pure et dure.  Pourquoi donc ?

C’est un sujet complexe à plusieurs niveaux que je vais tenter d’aborder ici.  Prenons comme point de départ la tentative d’explication la plus proche que j’ai trouvée à ce jour :

Source : Murad Mahmudov

Intelligent et convaincant, ce modèle explique ce que bon nombre d’entre nous perçoivent dans le monde du Bitcoin : certaines des personnes les plus intelligentes du monde estiment que Bitcoin va connaître un boom, mais c’est aussi le cas de certains abrutis finis.  Plus important encore, ce modèle permet d’expliquer les moqueries et la résistance que l’on constate parmi nos amis et nos proches raisonnablement intelligents.  Mais cette explication est trop facile – je ne peux pas prétendre être plus intelligent que Dan ou que de centaines d’autres diplômés brillants de ma promotion de MBA, parmi lesquels absolument aucun, autant que je sache, n’a rejoint les rangs des bitcoiners maximalistes.  Il se passe clairement autre chose ici.

Après plusieurs mois de réflexion, je pense avoir trouvé une grille d’analyse qui, sans être parfaite, délivre une plus grande puissance explicative.

Certaines des personnes les plus intelligentes du monde estiment que Bitcoin va connaître un boom, mais c’est aussi le cas de certains abrutis finis. [...] On a à gauche les « Bitcoin moon boys » , et à droite les Bitcoin maximalistes qui ont conduit des recherches approfondies.

Tout d’abord, établissons une distinction parmi les adeptes du cours à 250 000 $ décrits dans le mème de Murad : on a à gauche les « Bitcoin moon boys », et à droite les Bitcoin maximalistes qui ont conduit des recherches approfondies.  En réalité, on a affaire à deux groupes bien différents.  Le premier croit que le cours du bitcoin va grimper jusqu’à la lune, principalement parce qu’il pense que les performances passées sont indicatives des résultats futurs – disons que ce groupe souscrit au « moonisme bitcoin».  

Quant au second groupe, il a fini par comprendre l’inévitabilité de la hausse continue du bitcoin dans le contexte de l’impression monétaire des banques centrales, de la mécanique déterministe des prix liée aux chocs quadriennaux de l’offre consécutive aux halvings et la psychologie du marché qu’entraîne l’appréciation programmatique des prix, ainsi que les implications du scénario « le vainqueur-remporte-tout » d’une réserve de valeur d’une rareté absolue  – ce que nous appellerons le « Bitcoin maximalisme ».

Le cadre d’analyse du QI semble tenir la route en ce qui concerne les moon boys, mais il ne rend pas compte des Dans et de tous les autres brillants yuppies que je connais.  Lorsque j’ai réfléchi à ce qui distingue les Bitcoin maximalistes de mes amis de l’élite yuppie, en surface les différences qui me sont apparues étaient d’ordre politique (le libertarisme par exemple, ou le soutien à Trump, les droits associés au second amendement, ou encore Black Lives Matter).  Mais ces différences découlent d’un clivage plus profond : le degré de confiance d’une personne dans le système.  

En tant que libéral de longue date, récemment précipité dans ce monde de méfiance envers les deux partis que l’on développe nécessairement à mesure que l’on s’enfonce assez profond dans le terrier du Bitcoin, je me sens raisonnablement qualifié pour parler de la condition libérale. 

Au cœur du libéralisme se trouve la croyance que le système peut fonctionner, qu’il suffit juste de bien le concevoir et de l’administrer avec compétence et compassion.  Mon parcours personnel vers le maximalisme bitcoin a entrainé une douloureuse dissociation de cette vision fondamentale du monde, notamment au cours des recherches que j’ai conduites afin de comprendre la politique monétaire des banques centrales et les leviers irrésistibles qui l’accompagnent. 

Soit dit en passant, j’ai fréquenté la meilleure école de commerce du monde et on ne nous a rien enseigné à ce sujet.  Pour ce que ça vaut, je ne pense pas qu’il s’agisse d’une omission volontaire ou malveillante.  Je pense que cette bataille a été gagnée il y a 100 ans, à l’époque de Keynes, et avec le soutien égoïste des gouvernements qui a pesé lourd sur le résultat.  Ce qui revient à dire que mes professeurs ont appris des keynésiens qui ont eux-mêmes appris des keynésiens.  Les chefs d’entreprise et les enseignants d’aujourd’hui ne sont absolument pas conscients qu’ils transmettent la version de propagande minable de la théorie monétaire, résultant de la quasi extermination idéologique de la théorie monétaire saine. 

Mais je m’égare, si on reprend le cadre d’analyse QI de Murad, que l’on situe les adeptes du bitcoin à 250 000 $ dans leurs groupes respectifs, et que l’on y ajoute la dimension de la confiance dans la capacité du système à fonctionner, on obtient alors quelque chose comme ceci :

Si l’on considère qu’il s’agit là d’une représentation raisonnable de la réalité, on peut en tirer un certain nombre d’enseignements :

– Le Bitcoin maximalisme est corrélé à l’intelligence mais aussi à la méfiance envers le système.  Une personne très intelligente et très convaincue que le système est défaillant a plus de chances de rejoindre le Bitcoin maximalisme qu’une personne à qui l’une de ces qualités ferait défaut, toutes choses égales par ailleurs.

– Le Bitcoin moonisme est moins sensible au degré de méfiance envers le système – quand on est con, on est con…  Mais ça aide sans doute un peu d’être un crétin et de se méfier du système.

Il est plus facile d’atteindre le maximalisme Bitcoin si vous y êtes déjà préparé par une méfiance préexistante envers le système.  Cela aide à expliquer l’adoption précoce de Bitcoin par les cypherpunks, les anarchistes et les libertariens, et même la tendance actuelle représentative des partisans de Trump qui partagent une méfiance envers l’establishment.

D’un autre côté, il est quasiment impossible d’atteindre le Bitcoin maximalisme en conservant une certaine confiance dans le système – c’est d’ailleurs ce que j’ai constaté.  Pour rejoindre le maximalisme, j’ai d’abord dû faire face à une dissonance inconfortable entre mes croyances et les choses auxquelles j’ai été confronté tandis que je m’enfonçais plus profondément dans le rabbithole, il m’a fallu les affronter plutôt que de faire marche arrière, et finalement j’ai dû démolir toute ma vision du monde afin de résoudre cette dissonance et de poursuivre plus profondément encore dans le terrier.  Ce fut une période amusante.

– C’est pourtant l’espace blanc dans le quadrant supérieur droit qui s’avère le plus significatif compte tenu de notre objectif.  Les personnes à la fois très intelligentes et confiantes dans la capacité du système à fonctionner sont très peu susceptibles de souscrire au bitcoin maximalisme ou au bitcoin moonisme. 
Développons davantage ce point…

Il se trouve que le quadrant supérieur droit du graphique est également le foyer d’origine de l’élite yuppie.  Pour réussir à s’élever au sein de la classe instruite et professionnelle, il faut être intelligent. Mais chose cruciale, il faut également savoir s’intégrer, avoir un bon esprit d’équipe, s’orienter dans la politique du secteur, être poli et sympathique, et surtout être un bon fantassin prêt à se sacrifier pour son employeur.  

La croyance de base requise pour parvenir à faire toutes ces choses c’est la confiance dans le système – la confiance que si vous êtes un bon employé et que vous vous montrez agréable avec les autres, vous serez récompensé par des promotions et un statut social.  En ce sens, si nous devions tracer sur notre graphique l’endroit où réside l’élite des yuppies, cela ressemblerait à quelque chose comme ceci :

Alors que les maximalistes du bitcoin conjuguent intelligence et méfiance à l’égard du système, l’élite des yuppies est généralement intelligente et confiante dans le système.  Certains sont plus brillants que d’autres, mais ceux qui sont moins intelligents et qui réussissent quand même le sont généralement parce qu’ils sont des employés exceptionnellement impliqués et loyaux.

Comme vous pouvez le constater, le coin vide de notre matrice 2×2 est exactement là où se trouvent les MBA et autres élites yuppies.  De leur point de vue, la croyance en Bitcoin est un phénomène particulier qui va sûrement disparaître.  Aucun de leurs amis de l’élite yuppie n’y croit, et comme ils n’y connaissent pas grand-chose, ils ne font pas de distinction entre le bitcoin moonisme et le bitcoin maximalisme – tout est mis dans le même sac pour eux.  Par conséquent, l’élite yuppie a tendance à considérer la croyance en Bitcoin de cette manière :

Malheureusement pour eux, cette perspective les rend peu susceptibles de considérer sérieusement Bitcoin sur la base de ses propres mérites.  Ce qui rend ce désintérêt si persistant, c’est qu’il s’inscrit dans un schéma heuristique précis, comme beaucoup d’autres choses dans le monde des yuppies.  L’élite yuppie a l’habitude d’avoir les meilleures informations, la meilleure éducation, la connaissance des tendances et l’accès le plus rapide à ces dernières.  Les yuppies croient qu’ils sont les personnes qui savent.

Lorsque vous êtes dans la tour d’ivoire, vous pensez que le terme « tour d’ivoire » est une déformation stupide de votre vie très normale ; lorsque vous n’êtes plus dans la tour d’ivoire, vous réalisez à quel point vous étiez volontairement déconnecté du monde.  Être dans la tour d’ivoire signifie en partie être dans une bulle socialement insulaire, n’interagissant qu’avec d’autres yuppies de l’élite.  La conséquence naturelle de cette situation est que vous avez tendance à croire que les choses sont importantes et valables si les autres yuppies de votre réseau social le pensent – après tout, les yuppies sont les personnes qui savent.  

Inversement, si des personnes extérieures au monde social des yuppies sont engagées dans quelque chose mais que les autres yuppies ne s’y intéressent pas, cela doit être quelque chose pour les personnes qui ne sont pas au courant.  Dans le cas présent, l’absence de croyance en Bitcoin parmi l’élite des yuppies conjuguée à l’intérêt significatif qu’il suscite parmi les non-yuppies, déclenche une réponse claire à la reconnaissance d’un motif, d’un pattern : Bitcoin, c’est pour les gens qui ne sont pas au courant. 

Une deuxième caractéristique des yuppies contribue par ailleurs à garantir que cette étiquette heuristique n’est pas aisément révisée : en tant que personnes intelligentes qui savent s’orienter dans le monde, les yuppies ont besoin de comprendre quelque chose pour y croire.  C’est ainsi qu’ils ont jusqu’alors réussi dans la vie, et ils s’en tiennent donc à cela. 

Ironiquement, c’est l’adhésion à l’éthique centrale de Bitcoin qui empêche les yuppies d’investir dans le bitcoin : ne te fies pas, vérifies.  J’ai un ami d’enfance capitaine de voilier.  Je suis, dans son esprit, l’une des personnes les plus intelligentes qu’il connaisse.  Lorsque je lui ai fortement recommandé de s’intéresser au bitcoin, il en a acheté le soir même.  Il n’a pas vérifié ma thèse par lui-même, il m’a fait confiance.  Il n’en va pas de même pour mes amis yuppies – ils savent qu’il est imprudent d’investir de l’argent dans quelque chose qu’ils ne comprennent pas.  En même temps, ils n’ont ni le temps, la conviction et la persévérance nécessaires pour reproduire mes années de recherche. 

Un membre type de l'élite yuppie identifie le bitcoin comme un déchet à ignorer dès la première enquête qu’il mène sur les mérites de ce dernier, et du fait de leur pensée de groupe qui pousse les yuppies à ne prêter attention qu'à ce qui intéresse les autres yuppies, Bitcoin en reste là.

De plus, la couche superficielle de Bitcoin lui confère un camouflage subtil.  La première heure ou les deux premières heures d’apprentissage du Bitcoin déclenchent une multitude de signaux d’alarme d’arnaque.  Pour les membres de l’élite économique et financière, qui ont aiguisé leurs capacités heuristiques afin de filtrer le déluge de bruits qu’ils passent quotidiennement au crible afin d’être efficace dans leur profession, ces signaux d’alarme sont inacceptables.  

Pendant toute leur vie d’adulte, ils ont été incités à penser dans le cadre traditionnel (tout en s’imaginant sortir des sentiers battus).  La probabilité qu’une nouvelle d’information se présente, pour laquelle une heure ou deux de recherche produit plus de confusion que de réponses et génère plusieurs signaux d’alarme, mais qui se révèlerait être un investissement exceptionnel… une telle probabilité est extrêmement faible.  C’est ce que font les modèles heuristiques – filtrer les déchets sur la base d’une enquête superficielle portant sur le fond.  

Un membre type de l’élite yuppie identifie le bitcoin comme un déchet à ignorer dès la première enquête qu’il mène sur les mérites de ce dernier, et du fait de leur pensée de groupe qui pousse les yuppies à ne prêter attention qu’à ce qui intéresse les autres yuppies, Bitcoin en reste là.

Bien sûr, tout cela va changer au fur et à mesure que la mécanique NGU [NdT Number Goes UP] de Bitcoin continue à tourner et son cours à s’apprécier.  À un moment donné, tous devront faire le constat douloureux que les raisons pour lesquelles ils avaient écarté Bitcoin étaient erronées.  Du fait de la dynamique à l’œuvre au sein de la classe des yuppies, il leur faudra sans doute plus de temps pour se rallier au Bitcoin que pour la plupart des nouvelles technologies ou tendances.

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